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3 juillet 2016 7 03 /07 /juillet /2016 11:27

Attila Jozsef, poète novateur et engagé, né en 1905, a vécu son adolescence dans le contexte dramatique de la guerre 14-18. Ses textes les plus anciens publiés ici font suite à la mort de mère en 1919. Ils dévoilent déjà une forte empathie pour l'humanité souffrante et les travailleurs en proie au froid et à la faim ainsi que l'espoir utopique d' " un chant / Où se tiendraient par la main tous les gens du pays ". Le poème " L'homme fatigué ", daté de 1923, montre un jeune homme apaisé par la nature hongroise et frère de Rimbaud. Une douceur que la forme chantée, avec un sens savant de la chanson populaire, parvient à traduire. Mais ce sont davantage des accents hugoliens que l'on retrouve dans un hymne à la terre et une révolte sublime : " Ce n'est pas moi qui crie, c'est la terre qui gronde ".

En convoquant des métaphores innovantes, cette poétique s'écarte du conventionnel : " Et sur le cou des boulevards enragés / se gonflent les veines "et sait négocier la chute " C'est un beau soir d'été ". Cette toute jeune voix annonce la grande poésie de la maturité quand elle tutoie la mort et les ténèbres, influencée par l'expressionnisme allemand, et que, paradoxalement, la nuit qu'elle décrit est baignée de lumière par la lune et le soleil. Aussi la lecture des textes de ce recueil peut-elle être source de joie comme dans le poème " Attente " dont l'ambiance féerique évoque un château qui dort " gardé par une dame divine. Hommage au réel également au moyen de la description d'une moisson, de son blé et de son " soleil en colère " qui manifeste un véritable sens de l'art pictural. Le poète au tempérament mélancolique et tragique peut aussi faire preuve d'exaltation et d'optimisme : " Renaissante, la vie est là. " Avec, pourtant, la conscience que tout est périssable se font la recherche de l'amour idéal dans un lyrisme discret : " j'aimerais voir tes yeux " et la quête conjointe de " l'Unique". L'émotion est là s'exprimant dans sa maturité; elle fait naître les mots de bien des vers. Les mots, par exemple, d'un de ceux du " Chant de la force : " Et l'horizon n'a pas encore ébréché mes yeux "; le poète n'a alors que 17 ans.

Mais, par sa pensée spirituelle et son expérience de la folie, Attila Jozsef s'écarte du rationnel. Son athéisme ne l'empêche pas de dialoguer avec Dieu qui " nous visite chaque jour ". Quant à son exhortation à l'enivrement, elle touche au dionysiaque. Dans certains vers se retrouve même l'influence surréaliste : " Mais sur mon front en bataille éclosent des sifflets ". Métamorphose, magie et enchantement participent de cet aspect de l'oeuvre lorsque apparaît Ria, la femme aimée " faite de rayons X ". Une suite de poèmes élégiaques révèle le caractère précoce dans l'expression comme dans les sentiments : " Et mes lèvres parlent encore la langue des baisers. ". De plus, grâce à l'amour, peuvent coexister les thèmes de l'infini et de l'éternité.

Cette parole poétique, au langage si précis, a différents destinataires : elle se parle à elle-même dans " Attila Jozsef " mais s'adresse aussi au bourgeois et au prolétaire. Une diversité qui ne permet pas au poète d'éviter la solitude dont témoigne, entre autres, le texte " Seul " produit très tôt, à l'âge de 16 ans, : " Je demeurerai seul sur cette terre. / Seul, seul toujours sans âme sœur. "

Ainsi un sentiment d'exclusion se retrouve-t-il dans les poèmes plus tardifs, sortes de complaintes à la Villon. A celui-ci s'ajoute l'idée que la nature et le monde tous deux en colère font preuve d'une violence où la présence des baïonnettes et des balles est des plus odieuses. " Je n'ai plus le cœur à continuer ", écrit le poète en 1933. Quatre ans plus tard, à 32 ans, l'année où il se suicidera en se jetant sous un train, l'épuisement et le pessimisme lui font dire : " Je me dessèche et me brise, / avant l'heure, je vieillis.". C'est à la fin de sa vie que, dans la sérénité, son poème se fait vitrail comme dans ce texte formé de distiques où se succèdent de délicates notations lyriques :

" Cent hirondelles exultent, bercées dans leur nid,

comme tes mots d'amour ivres en mon cœur…

Lucioles sur les pétales d'une fleur de pommier,

mes yeux se posent sur ta peau de lait…

Et la colline de roses d'or de ta chevelure

se languit de la rosée de mon baiser. "

Et, même si, dans le texte suivant, se précise une impasse déjà constatée : " Tu sais qu'il n'y a pas de pardon " et si se confirme encore l'absence de l'aimée qui provoque la supplique " Sauve-moi de ces abîmes ", il reste la présence tenace, pour l'orphelin, de la mère, de celle qui le " berçait en chantant ". Ces mots, écrits six mois avant la mort, font écho au poème de jeunesse " Ma mère est morte …" et témoigne de la cohérence d'une écriture profondément humaine qui ne peut cesser de marquer les esprits avertis et sensibles.

France Burghelle Rey © ( novembre 2015 )

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Published by FRANCE BURGHELLE REY - dans NOTES CRITIQUES
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