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19 mai 2010 3 19 /05 /mai /2010 18:17

Conférence poétique au François Coppée dans le cadre des mercredis du poète ( métro Duroc – voir google ) 

 

         

                    Sonnets de lieux mêlés, Laurent Desvoux

 

 

Ils font partie de Sonnets de 7 lieux, recueil de recueils sur différents lieux appréciés par Laurent Desvoux et dans la plupart desquels il aime écrire

 

 

I Tradition

L'art de Laurent se réfère, dès la première analyse, à la tradition. Le poète érudit,  qui ne s'occupe pas des modes, cultive une marginalité à l'intérieur de la marginalité poétique. Il fait partie de quelques poètes, comme, par exemple, Jacques Réda, qui n'hésitent pas à avoir recours au vers régulier.

Il va même plus loin que d'autres en choisissant avec audace la forme ancienne fixe du sonnet que certains ont malheureusement  " ringardiséé ". Mais le fait d'écrire des sonnets à la fin du XXe siècle est souvent fortement significatif : cela marque une prise de position contre les principes de l'écriture poétique moderne: rupture avec le passé, absence d'unité et de continuité, etc. ce que nous ne négligerons pas de démontrer dans l'œuvre de Laurent.

Regardons de près la définition du sonnet.

Sa forme régulière, symétrique et contraignante favorise la précision, la concision et la suggestion ( Baudelaire: " Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense"; elle empêche le poète de céder aux facilités du lyrisme. Les rimes et le mouvement des strophes permettent des jeux d'oppositions et de correspondances qui expriment les tensions, la complexité de la vie intérieure du poète. Le sonnet est donc caractérisé par une forte cohérence interne. En outre, il peut y avoir une parfaite concordance entre le contenu et la forme.

Dès le premier texte du recueil cette harmonie est bien là dans le travail de Laurent :

" Un amour à chercher l'autre dans l'harmonie

A passer mille fois aux carrefousr en croix ".

Ce texte, dédié à la femme de l'auteur Brigitte Moyon-Dyrek au pseudonyme poétique Brigitte Nuage, nous conduit à redire ici que dans son origine étymologique le sonnet, né sous l'influence des troubadours et des trouvères, vient de l'italien sonneto (diminutif de suono) qui veut dire petit son: le sonnet à ses débuts était chanté ou récité avec un accompagnement musical. Il n'avait alors qu'un seul contenu: l'amour allégorique et mythique. Laurent est bien Laurent le trouvère présent aujourd'hui au mercredi des poètes. L'ancien élève, maintenant prof, chante, dans une perfection classique, la beauté de son école.

Ses souvenirs d'écolier s'expriment dans des alexandrins parfaits :

 "  Vers le soleil les cieux, le portail est ouvert /Elèves en allers et retours d'odyssée " lit-on dans " Rouge éclat " et plus loin dans " Rappels ":

" Je me souviens encore d'un superbe jeudi /C'était le vingt d'un mois d'une année alliée/Où l'on s'était aimés "

Laurent écoute d'ailleurs bien sagement ce qui se dit ici. Ainsi a-t-il écrit aux membres du jury de la Ville de Dijon le paragraphe suivant :

" J’entendais l’autre jour avec plaisir Monsieur Jean-Michel Maulpoix, essayiste et auteur de poèmes en prose, au Mercredi des Poètes, dire que le lyrisme pouvait avoir une forme privilégiée dans le sonnet qui constitue une forme découpée dans la page, une fenêtre, un cadre où passe l’émotion des mots. Dans ces fenêtres verbales ouvertes sur les sentiments et sur le monde, les chocs autant que les douces sensations du réel se croisent dans une forme d’harmonie et de tension qui a traversé les siècles."

Notre auteur sait, en effet, nous le verrons plus loin, être lyrique, d'un lyrisme discret et en aucun cas pompier.

Il va jusqu'à manier l'enjambement dans la symétrie et le fait, par exemple, pour magnifier la mésange et le cygne :

" Mésange que j'ai vue au Parc de Sceaux porter / chance à nos promeneurs …"

" Cygne sur le bassin passant indifférent / d'être un symbole poétique…"

Et voici ce que le poète répond, dans une interview de février au journaliste Claude Bardavid qui a soulevé la question suivante :

" IL Y A TOUJOURS CHEZ VOUS CETTE VOLONTÉ DE POSER DES BORNES ET DES CONTRAINTES ET A PARTIR DE LÀ, LA PLUS GRANDE LIBERTÉ EST AUTORISÉE. "

  " Voilà, voilà. C’est les deux. Il faut à la fois avoir ces bornes sur le chemin et puis à un moment donné peut-être passer les bornes, les oublier, quitte à en retrouver d’autres plus loin sur le chemin pour ne pas s’abîmer non plus, car comme dit Raymond Devos qui voulait nous emmener dans l’imaginaire : il faut aussi savoir nous en faire " revenir ".

 

A ce sujet je pense à Charles Mauron et à sa théorie psychocritique du " moi orphique ". Celui-ci affirme, en substance, qu'il ne pas faut descendre trop profondément en soi car on risquerait de ne pas " remonter ".  Le poète se doit, par son travail, d'être aussi un artisan.

Ainsi le poète contemporain digne de ce nom travaille-t-il à trouver pour chacun de ses textes les contraintes de son et de sens nécessaires à la quête de la perfection et évite  ce danger; il ne saurait sombrer, comme tout le monde, que par " surmenage " !

Avant de voir comment le poète sait oublier les bornes, on peut ajouter qu'il a choisi les contraintes pour nous faire voyager dans tous les lieux qu'ils aiment, nous faire voyager par la musique enchantante de ces textes, par sa langue qu'il veut encore classique. On a entendu le mot " françoise", pour notre langue, mais on trouve aussi " ouvroir" et " démêloir", " gracile ", idylle" et combien d'autres.

Laurent ne veut pas rompre avec le passé; il dialogue avec lui et je prendrai pour clore cette partie " tradition" un des meilleurs exemples de sonnet lyrique au ton discret et contenu qui fait comme un écho à celui de du Bellay lui-même quand il chante pour son ami Olivier de Magny :

 

" Je chante tout le temps des rengaines faciles "

" Je chante du soleil à la lune gracile "

" Je chante à relever mon corps d'entre les morts "

 

A la suite d'Aragon, plus tard de Philippe Jaccottet ou de Robert Marteau dans Liturgie, l'auteur des lieux mêlés " surécrit " sa nouvelle conception du monde, but profond des sonnets déjà de nos grands poètes du 19°siècle.

Il s'agit bien de parler de l'intertextualité que l'on sait importée de Russie ( Michaël Baktine ) par Julia Kristeva et renommée par Laurent " surlittérature ".

Ecoutons-le encore dans l'interview évoquée plus haut :

" En dehors de la coécriture, il y a un mot qui est proche, auquel j’accorde beaucoup d’importance, qui s’appelle la surécriture, la surlittérature en fait.

En fait, c’est un mot que j’ai forgé, et qui est peut-être un petit plus littéraire qu’un concept qui existe depuis longtemps, qui a vraiment été mis à la mode par les critiques dans les années 70, à savoir l’intertextualité, le jeu des textes entre eux. En fait, avec la surécriture, c’est une écriture qui s’appuie sur les textes antérieurs, et qui considère qu’en matière d’écriture il vaut mieux ne pas faire table rase de tout ce qui a été fait, au contraire s’appuyer, jouer avec les voix, les poètes du passé pour proposer un dialogue avec, à la fois les vivants et les morts, parce qu’en fait les poètes demeurent toujours vivants; et s’appuyer sur des poètes du passé pour féconder des œuvres nouvelles, faire jouer les mots, faire jouer les phrases, faire jouer les vers, faire jouer les œuvres entre eux, ça me permet quelque chose de très important."

Ainsi a-t-il écrit le sonnet " Les Recrée " où le premier quatrain illustre bien ces propos:

" Tes regrets, Du Bellay, méritent qu'on Recrée

L'ambiance à tes sonnets, leur forme et leur talent

Ce dialogue de poètes mort ou vivants

Dont les noms pourraient former une Roseraie "

Laurent dialogue avec du Bellay qui n'est plus mais son art réside aussi, comme il le dit lui-même, dans le fait de dialoguer avec les vivants et il s'agit de parler maintenant de la modernité du recueil.

 

 

II Modernité

 

Voyons sa propre définition du sonnet contemporain qui refuse d'être figé et loin des réalités

 

 Dans le TGV Paris –Dijon notre auteur a écrit une lettre aux Poètes de l'Amitié qui organisent le prix de poésie de cette dernière ville. Il y parle

- d’un côté de la folklorisation d’une forme qui ne donnerait plus que des éléments anémiés et figées,

- de l’autre côté, qui donnerait des reprises en clin d’œil, avec toute la distance de contraintes formelles surajoutées à celles du sonnet et artificielles, sans expérience décisive de la vie même. Il ajoute qu'il croit que le sonnet est une forme pérenne, qu’on peut prendre au sérieux, ce qui n’empêche pas l’humour et l’invention, et qu'on peut l’investir totalement corps et âme en poète du vingt et unième siècle.

 

Il n'est que temps de vous parler de la méthode toute oulipienne de Laurent.

Dès que j'ai eu le livre en main, me souvenant qu'il m'avait dit écrire un vers par jour, mue par une sorte de mimétisme ou simplement parce que j'aime à compter sans cesse moi-même,

et sachant, par intuition que j'allais tomber sur un total juste, j'ajoute, je multiplie :

55 sonnets de 14 vers  = 770 vers écrits entre 2005 et 2007, je divise par deux et, eurêka, ça fait bien 365 jours. Un vers donc par jour !

Ainsi Laurent m'a bien dit la vérité et, je le dis ici, c'est le roi du jour après jour, du " Nulla dies sine linea " – pas un jour sans ligne - que les Romains appliquaient à la peinture.

 

Nous venons de parler du poète voyageur et il se définit lui-même comme tel :

     " Mes sonnets de lieux mêlés, pour lesquels chaque texte est composé au minimum dans deux endroits différents, correspondent à ce que vous avez appelé l’écriture « au fil de l’eau » et il me plaît d’être un mini Ulysse poète de micro odyssées quotidiennes pour me rendre au travail ou en balade ou « alâmaison » ".

 

  Il fait lui-même son éloge des transports dans un sonnet qu'il nomme " Les Spécialistes " et qui fait choc.

 

La suite de la lecture du recueil confirmera cette distance que Laurent sait prendre par rapport aux conventions et cet humour qui caractérisent souvent le ton du recueil; il utilise, toutes sortes de les procédés formels.

Ainsi la polysémie avec le mot " dada" qui évoque le transport préféré des tout petits et leur premier balbutiement se trouve dans le texte " Ouï : da " :

 

" Je faisais du dada dans la forêt de Rennes "

" Moi j'étais post-Dada quand j'étais rue de Seine "  

 

Les lieux, pour celui qui les aime tant, sont également le moyen de dialoguer avec l'enfance et ses lectures fondatrices ainsi qu'avec le Poète Voyant :

 

" Au lycée Lakanal aux grands arbres hautains

En parlant du Grand Meaulnes ou du livre prochain

Le Petit Chose et de beaux vers dont on s'éprenne "

 

" On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans "

 

Notre auteur, qui joue aussi avec la paronomase, a rendu hommage à Rimbaud dans un vaste ensemble qu'il a, dans sa fougueuse créativité, intitulé " les Rimbausonnades" cherchant, on le comprend bien, à évoquer cette fois un long voyage poétique.

 

La pratique, comme dans ce texte, de la citation, appelé par Nicolas Tardy, dans un opus qui vient d'être publié à Genève, " ready-mades textuels " est récurrente dans les Sonnets de lieux mêlés. J'en prendrai pour exemple le premier vers du sonnet " Amour ou Négus "où le clin d'œil scolaire ne peut l'emporter cependant sur l'heureuse référence nervalienne.

 

 " Suis-je Amour ou Phébus, Marignan ou Gascon ?" 

 

L'humour de Laurent ainsi distancie le lyrisme, le dégrise tout  en nous saoulant de répétition avec onze anaphores interrogatives - hommage à Aragon à qui il doit d'écrire - dans  le texte " Avec toi "

 

"Que serait l'or des nuit sans l'aurore des jours ?

Que seraient les coteaux sans lapins de garenne ,

Que seraient les hautes vagues sans baleines ?

Que seraient les monts pyrénéens sans les ours ? "

 

A l'opposé nous devons lire le plus bel exemple de surlittérature qui fait chute à la fin du sonnet " Dans le bleu" :

 

" Les morts qui font des trous dans le bleu de la vie "

 

J'ajouterai, émue, qu'il y a aussi ceux qui ont " deux trous rouges au côté droit ".

 

Je terminerai, comme par un feu d'artifices, cette analyse de l'art du poète; les mots, ils les maîtrise, les aime au point des les couper, de les coller, de les juxtaposer. 

A l'exemple d''Aragon et de son secrétaire et disciple Jean Ristat, il enjambe le vers pour couper en deux un mot comme " amertume " ou bien il rassemble une expression courante avec la tendresse dont il sait faire preuve comme pour "àlamaison, " àlordinateur ", " enfrance "..

Puis, à la gloire des filles, il fait comme une litanie joyeuse en juxtaposant " Hélène, Arielle, Françoise ",  qui, en trois noms propres, cette fois, ne sont qu'une même personne.

 

Le texte, bouquet de ce feu, est " Poaimer", mot-valise à faire conjuguer à tous les enfants de France.

On y retrouve, condensé ici, tout le génie de son auteur :

 

" Le verbe poaimer à tous les temps et modes

Je poaimais les mots, les phrases, et les vers

Tu poaimerais l'art en tableautins divers

Vous poaimâtes l'or sorti de vos commodes "

 

Il y a en effet en 14 vers tout ce que nous avons montré aujourd'hui:

 

" Les mots, l'amour, le mouvement et l'humour. " de Laurent Desvoux

 

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Published by FRANCE BURGHELLE REY - dans NOTES CRITIQUES
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commentaires

jacqueline 01/08/2017 09:17

je corrige l'adresse mail

FRANCE BURGHELLE REY 02/08/2017 09:15

la mienne : reyfr@wanadoo.fr

jacqueline 01/08/2017 09:03

belle analyse, belles réflexions et belles réalisations,

Non le sonnet même dans sa forme classique rigoureuse n'a jamais été abandonné, la principale difficulté est de "tirer un jus nouveau d'une vieille salade". :-)

Quelques exemples récents, par notre metteur en scène Louis

https://www.youtube.com/watch?v=FBXFtVs9IeU

https://www.youtube.com/watch?v=VBpd9zQmTEQ

Cordialement

Jacqueline Salvin

FRANCE BURGHELLE REY 01/08/2017 09:15

Merci, Jacqueline, de vos commentaires qui me vont droit au cœur. Tenez-moi au courant de tout article ou de toute manifestation qui pourraient m'intéresser. Cordialement. France Burghelle Rey

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