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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 05:07

Journal aux yeux fermés, Stella Vinitchi Radulescu, Editions du Gril, 8 euros

 

 Dans son nouveau recueil Stella Vinitchi Radulescu a choisi de tutoyer la prose mais à la poésie qui l'occupe encore elle confie de petits récits délicats comme autant de touches impressionnistes où la couleur justement, au même titre que dans son livre précédent Le jour en équilibre, a toute son importance : " Dans le noir il y a toute les couleurs. L'orange de notre amour, le gris perle de l'attente... ". Tous les autres sens sont du reste mobilisés de l'odorat au toucher et au goût dont elle dit :" j'ai oublié jusqu'au goût lui-même ". L'alternance des saisons, la succession des jours et des nuits  sont, elles aussi, récurrentes. Convoquées une fois de plus, elles ponctuent le texte en patchwork et fidélisent le lecteur. Ainsi celui-ci retrouve-t-il avec bonheur la présence permanente de la neige dans le souvenir comme dans la réalité de la narratrice : " La neige, la seule blancheur de ce temps-là. "   

 

Ces touches, souvent formées avec des coqs à l'âne, épousent le mouvement d'une pensée haletante entre la peur et la joie de vivre. Il s'agit bien d'un " courant de conscience " de l'esprit qui vaque d'une idée à l'autre, d'une époque et d'une saison à l'autre et qui embrasse le monde tentant, une fois de plus par l'écriture, de lui donner une unité face au sentiment d'impuissance exprimé en un cri : " Et je ne peux rien faire, mes pieds, mes pas... ". Mais heureusement " On se contente de peu, peu de tout. On dit merci de ce qu'on n'a pas. " Dans l'univers de la poète on n'est pas, en effet, à un paradoxe près. Au milieu " des cris, cris humains quand le vent souffle de l'est. " il y aussi  " le silence de tes mots " qui " pousse tout autour comme une plante fraîche couleur de cette vie. ".

 

Cet univers, ce qui le rend si attachant c'est la prégnance du quotidien. Actes, paroles, gestes donnent à la narratrice, qui pourtant a reconnu " la prison d'après les reflets du soleil et l'odeur du moisi ", la possibilité de se retrouver elle-même : " je découvre mon corps dans l'herbe."

 

Mais, bien que ces pages soient rédigées à la première personne, il n'y a pas, dans ce recueil qui s'impose comme journal, d'égotisme et l'indéfini " on " y a sa place jusqu'au dernier moment. C'est bien le destinataire, qu'il soit tutoyé ou vouvoyé, qui semble ici compté. Il est certain que le génie de Stella Vinitchi Radulescu permet au lecteur averti de faire, au travers des lignes, sa propre expérience d'introspection et, au critique, à l'issue de son interprétation, de se poser comme poète lui-même. Un passage est très clair à ce sujet : " Avec un bistouri à la mesure de chacun on extrait les pensées. ". Celle qui, à coup sûr, est à la fois l'auteure et la narratrice, a une parfaite connaissance de la littérature contemporaine et de sa capacité de  réception.  Elle fait nettement allusion au " lector in fabula " qui prend en mains un message dont sont interchangeables les éléments : "  On peut changer les pages, il n'y a aucun ordre. On peut effacer les lignes, en ajouter d'autres, combiner les faits. / C'est à vous de décider. "

 

Car il est vrai que seul semble compter le temps de l'écriture dans ces pages hésitant sans cesse entre le passé et sa nostalgie et un présent rédempteur où on se rencontre avec soi-même. Cette expérience des grands artistes dont l'un a dit un jour " il est si beau d'hésiter " et cette harmonie enfin trouvée se lit dans ce texte où, par ailleurs, l'on ne sait " même pas que la beauté existe ", " où  " Le temps prend vitesse " et où  " Soudain, on se retrouve trop vieux. ".

 

L'hésitation se fait aussi à propos des destinataires, pour reparler d'eux, quand le " tu " côtoie le " vous " et que le " nous " de ceux qui ont participé au vécu de l'écrivaine est relayé, comme il l'a été dit, par l'indéfini " on ", marque ici de l'incertain.

 

Le temps de l'écriture compte, le dirons-nous encore, au point que le livre est " vorace " et qu'il " s'agrippe " à elle, la narratrice, jusqu'à ce qu'elle en est " marre ". La familiarité, dans sa violence inattendue, fait alors naître l'émotion comme elle naît au moment où il est fait allusion au " Viol " de Matisse et détrompe le lecteur tenté d'associer poésie et facilité.

 

A la fin du diaire, une semaine s'achève, la beauté est enfin " palpable " et celle qui raconte en est venue au temps, cette fois, de la lecture. Le silence évoqué au début fait place " aux pensées des autres " à travers une image aussi belle qu'originale : " Alors je tourne la manivelle, je mets en marche le petit moteur, je les écoute..."

 

Mais ce qui reste  inchangé, c'est l'éternelle saison, " le poème sans fin " et " le mot infini " qui manifeste l'écroulement des choses. C'est aussi la jeunesse. Le texte prend alors des accents durassiens : " Non, vous ne pourriez jamais imaginer une telle jeunesse. " qu'on retrouve également à la toute fin du recueil : " J'habite une ville inconnue. "

 

C'est encore, pour finir, un livre que son auteure ne reconnaît plus, de même qu'elle en a méconnu les interlocuteurs, mais elle affirme cependant être " contente " puisque, d'après ce que " les gens disent ", " c'est là que commence le bonheur. ".

 

 

 

                                                                                                          France Burghelle Rey

 

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Published by FRANCE BURGHELLE REY - dans NOTES CRITIQUES
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