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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 05:56

Le tremblement de ta main

                          quand tu m'as tendu la rose des sables

 

Pourquoi émue me suis-je réfugiée sous le lilas ?

Pour retrouver sans doute le chant des rondes d'enfants

 

Ton regard bleu

                        qui m'a suivi de loin

et la courbe arc-en-ciel

                       de l'adieu de ton bras

 

Je suis partie en larmes

serrant cette fleur de pierre

 

 

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La Neuvaine d'amour, Bruno Doucey, Editions de l'Amandier, 2010

 

A lire la Neuvained'amour de Bruno Doucey on a, dès les premiers vers, l'impression que le mot et son sens, le son aussi, confirment dans leur justesse puis semblent la résoudre " cette hésitation prolongée du son et du sens " par laquelle Paul Valéry définissait la poésie.Tout au long du recueil cette impression sera relayée par celle d'une profonde empathie avec l'autre. Cette fusion qui est celle du " je " avec un " tu " protecteur : " tu protèges ma vie de la vie des courants " se vit dans un espace-temps du départ au retour depuis l'incipit " Je pars " jusqu'à l'union finale. Profonde empathie également avec la nature comme lieu à la fois réel et métaphorique : " Je sens monter en moi une forêt sans arbre ".

La deuxième partie éponyme qui contient cet alexandrin révèle un lyrisme distancié s'exprimant par autant d'anaphores qui martèlent le texte, par des répétitions de vers au rythme ample et incantatoire. Il est vrai que, pour Bruno Doucey, la nature et le cosmos ont une grande importance et que ce cadre récurrent prouve l'attachement du poète à l'expression lyrique dans un chant qui enchante le lecteur par les mots de " forêts ", d' " oiseaux ", d'" étoiles ", de"  neiges ", de " fougères "  et de " pins ". Et c'est  sur son fleuve, dans la pirogue des mots, qu'il traverse le monde auquel il  donne, avec virtuosité et authenticité, sa présence.

Ainsi s'impose dans ce recueil un lyrisme qui exprime un rapport privilégié avec l'aimée et avec les mots dont le poète-narrateur se sert pour la louer. Celui-ci entretient avec la réalité et notamment avec les éléments un rapport si étroit qu'on peut parler d'une véritable symbiose où se révèlent, à travers des choix lexicaux, sa poétique et sa mythologie. On est bien alors face à une esthétique de la surprise et, à lire " Mon cri de latérite / Dépose sa couleur / Au creux de tes sillons ", on se réjouit totalement.

Sans attendre la fin, au coeur du recueil déjà " un et un font deux ", au coeur d'une nuit-bonheur où chacun confie sa peine en deux vers symétriques. Il faut, en effet, – rituel oblige –  dire les choses deux fois dans la réalité de la vie et des vers quand " nous dormons ensemble sans perdre la mesure ". La Neuvaine s'achève, par un procédé analogue, sur la répétition du verbe performatif " Je te nomme " qui, en conjuguant l'action et la parole, entérine pour la conclure l'alliance vécue et consacre l'amour définitivement. Lorsque enfin le poète prononce  " je te nomme ma femme comme on nomme le vin ",  il est l'acteur d'un sacrement et parle  comme en  présence de fonts baptismaux.

Ce choix de la neuvaine, prière de neuf jours dans l'attente de l'esprit saint, permet à un  chiffre plus spirituel de l'emporter poétiquement sur, par exemple, le chiffre sept lui-même bien usé. Mais avant de s'imposer une contrainte dans sa versification, le poète s'est élancé dans la première partie du recueil " A bord du Cavalier Grand Fleuve "et  a rôdé son rythme en cherchant à traduire son chant intérieur. Puis, il se choisit une forme fixe de neuf vers, comme l'amoureux s'impose une épreuve, et exprime avec perfection la profondeur de sentiments intemporels.

A la fin, pour évoquer les trois villages du " chemin kanak ", il peut alors envisager de parler sous une autre forme et dans la force de vers courts. Ainsi après la tension de la Neuvaine  y- a-t-il pour le poète-narrateur et le lecteur comme une détente du corps et de l'esprit. L'exotisme et le choix de mots rares qu'il entraîne n'y sont pas pour rien et font contraste avec la complicité traduite auparavant. Si on est loin dans l'espace, on l'est aussi dans le temps, comme à son aube : " Et je suis l'homme en marche / à l'orée de lui-même ". Le couple est devenu archétype avec  ses "  dieux égarés " et le chant touche au sacré jusqu'à l'emploi du vocatif : " O ma petite mère au ventre mutilé ".

C'est, à l'issue du recueil – le " grand nomade " le crie –  l'aube également d'une parole que les mots, au gré de la " pirogue " des vers, porteront " Sur l'autre versant du monde ".

La poésie, avec, ici, son futur sonore, représente, grâce à Bruno Doucey, l'espoir.

                                                                                                               France Burghelle Rey

 

 

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Published by FRANCE BURGHELLE REY - dans Parutions
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