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3 novembre 2009 2 03 /11 /novembre /2009 18:33

Lettre à Guy Rouquet

                                           Fondateur de l'Atelier imaginaire et du prix Max-pol Fouchet

 

 

 

Peut-être suis-je née à la poésie à dix ans, une nuit de neige, dans le café de mon village de Bourgogne. C'était mon premier film sur un écran nomade et je vis pour la première fois, à cheval, l'acteur mythique, l'ami d'un très grand poète.  

Peut-être aussi y suis-je née simplement au contact d'éléments fondateurs de la nature que je retrouve sans cesse chez les poètes français : le lilas, les hirondelles, les roses-trémières. J'y ajouterai les tréteaux des bals escamotables. Comment aussi traduire la route de ma campagne la nuit, les impressions de déjà-vu ? Cette impression qu'on vit pour s'en souvenir un jour, je la retrouve quand je voyage en écriture.

Je suis née à la poésie certainement grâce aux mots aimés et appris à l'école primaire, aux prix de vocabulaire, et à ceux d'écriture. Dans la graphie de l'enfant, avec ses collections de stylos, balbutie déjà la recherche de la beauté.

Ces mots plus tard seront ceux des langues latines et grecques. Après leur apprentissage parfois ingrat, elles mèneront, à un âge plus mûr, aux joies de la traduction. Et, aux concours de l'enseignement, choisissant par passion la version grecque, j'aurai à chaque fois comme sujet la poésie.

Mon enfance, ma jeunesse se rappellent à moi plus je fais travailler ma mémoire, au détriment, sans doute, de l'ellipse et de la concision qui, jusque-là, ont défini mon idéal d'écriture, et permettent, dans mon  recueil en cours, que jaillisse davantage le chant.

 

La grammaire, si tôt apprise, et enseignée toute ma vie, m'est d'un grand secours dans mon travail poétique. La maîtrise de la langue permet, à mon sens, de dépasser le conventionnel. J'écris spontanément en vers pairs mais cherche à les faire boiter, à introduire l'impair sans le craindre car si la perfection est le " seuil " rassurant, " l'imperfection est une cime ", comme nous le dit Yves Bonnefoy.

En même temps que je malmène le mètre, je m'efforce de casser la syntaxe et aimerait aussi trouver un nouveau langage, sans oser m'abandonner trop aux mots avec lesquels j'entretiens un rapport de facilité.

J'ai entendu un jour Guy Goffette dire à France Culture : " le vers m'est donné "et j'ai compris que c'était mon cas car j'écris souvent d'un seul jet mais, forte de l'idée que seule la modestie fait progresser, je remodèle mes textes à la recherche de leur structure et de leur rythme propres,  à la recherche également de chaque mot le plus juste possible. Forte de l'idée aussi que peut se tarir la source de l'inspiration. Ainsi lorsque se passent quelques jours où je ne produis pas, je m'inquiète aussitôt et essaie de continuer à trouver au moins le temps de lire des extraits de recueils ou d'anthologies.

 

Ma dette envers les poètes contemporains est immense. Ils sont, après Mallarmé, Apollinaire, Eluard et d'autres maîtres encore, les chefs d'orchestre, qui plus que le " la ", m'ont donné toute la musique. Celle qui couvait en moi depuis longtemps inhibée s'est enfin mise à  jouer et j'ai éprouvé ce " ravissement " dont parle Robert Walser à propos de son entrée en poésie. Tous les auteurs que j'ai lus, dans un fébrile butinage qu'on pourrait me reprocher, ont souvent été pour moi des modèles  mais leurs mots ont fait naître les miens et peut-on me reprocher d'avoir été, et d'être toujours à ce point, une goûte-à-tout ? L'émotion suscitée par la lecture de poèmes me met comme en état de grâce. Je crée, ai-je récemment écrit," sous la dictée d'un ange ".

J'aspire à un dialogue avec tous les poètes et, par exemple, pour parler de toute la francophonie,  avec ceux du Canada et du  Liban. Ce n'est pas un hasard si mon dernier texte est dédié à celle que j'appelle "  Beyrouth, ma sœur " où j'ai passé un mois en 1972 avant le début  la guerre. Cette émotion, comme dans l'athanor d'un alchimiste, brûle et transforme tout.

La lecture des nouveaux lyriques français, Richard Rognet, Lorand Gaspar, André Velter et beaucoup d'autres m'ont inspiré le premier titre de ma trilogie, Lyre en double et c'est en découvrant Syllabes de sable de Lionel Ray que j'ai, tout un été, employé, après lui, le "tu" introduit par nos auteurs contemporains, en le systématisant par nécessité.

Car la poésie elle-même se veut le lieu du dialogue.

Par l'utilisation d'un " je " masculin, le narrateur, qui n'est pas vraiment moi, ne peut pas vraiment être  l'auteur. C'est le " je " de l'Autre, celui qui reste à aimer, à découvrir.

 

La première partie de ce premier volet est vécue entre cendres et braises puis la digue des mots enfin rompue, l'orpailleur trouve son or. C'est l'aurore d'une histoire au cours de laquelle les vers vibreront jusqu'à la nuit de la rencontre puis jusqu'au zénith, à la toute fin de la trilogie.

 

Dans l'entre-temps du deuxième volet, Odyssée en double publié chez Encres Vives ," le marcheur bouleversé " voyage à travers l'écriture et, par là, à la recherche d'une identité et de l'altérité.                                                                                                                          1)

Le poème, métaphorisé par l'horizon, est un " atermoiement métaphysique " quand tout déplacement semble être un leurre. La marche en effet tourne en rond comme la terre elle-même.

Seule reste insubmersible la barque des mots. Le savoir que ceux-ci supposent et dispensent est  devenu depuis Dante, l'expérience initiatique et c'est l'émotion qui, par son étymologie même fait avancer. Ce mouvement, oubliant tout aspect baroque, s'ouvrira  dans le troisième volet vers l'ultime quête, celle de l'un et de l'autre.

Le poète n'est plus l'étranger dans sa fuite mais se trouve comme le Janus, qui illustre ce recueil, dans le hic et le nunc de la création poétique.

 

" Il faut être deux et qu'un courant passe pour que la poésie soit. " Grâce à Claude Roy dont la citation ouvre et clôt la recherche, le narrateur, et l'auteur sans aucun doute dans sa vie, reste  dans l'espérance. Le " nous ", on peut le lire, s'exprime  dans les derniers textes où se fait la joie  de la rencontre, grâce à une poésie-partage.

Tout poème implique l'altérité et, plus largement, la " présence au monde ", comme me l'a dit, à l'issue d'une après-midi poétique, Abdellatif Laâbi dont l'engagement est un précieux exemple. Ainsi l'un et l'autre s'offrent mutuellement une identité.

 

Dès la première page je sculpte les mots, je sculpte l'autre aussi et tente, dans un verbe performatif, de lui donner un nom, de le "baptiser". Le poète se veut rival du grand démiurge, d'un " iahvé  devenu veuf " sans sa muse pour transformer l'absence en présence, pour reconstruire le monde en re-trouvant les mots, pour enfin " fraterniser " en affrontant le tourbillon des " pluriels ".

Mais s'agit-il, après Pythagore, d'accéder au chiffre trois d'un François Cheng dont on doit lire et relire A l'Orient de tout ? Je n'ai pas pensé, pas su peut-être, aller aussi loin. En tout cas, dans l'acte poétique, dans la fusion de l'un et de l'autre, se fait l'apaisement  existentiel avec, en point d'orgue, "le calme des étoiles".

Il s'agit, quoi qu'il en soit, de se réjouir que, dans  un monde de crises et de guerres, il puisse y avoir encore, sans mépriser une poésie plus légère et divertissante, une Poésie de l'Autre, une Poésie de vie et d'avenir qu'il faut que tout lecteur entende et cueille.

 

Dans cet engagement qu'est la vie en poésie où il faut entrer, pour reprendre un terme d'Edmond Jabès ," en dissidence " – mais ne faut-il pas être déjà dissident avant d'être poète ? – la fièvre dont j'ai parlé plus haut  m'a conduite à acheter toutes les anthologies que je trouvais. C'est ainsi qu'à la fin de l'une d'elles, il y avait une liste de prix. Ma curiosité passionnée m'a entraînée ensuite jusqu'au Marché de la poésie, au Salon de la revue, à des lectures, à des conférences et sur Internet où j'ai souvent écouté des émissions en différé et, un jour, lu le règlement du Prix Max-Pol Fouchet. J'ai lu et relu le nom des jurés, trouvant fascinant d'avoir d'eux une critique possible de mes textes. Quel étonnement, quelle joie aujourd'hui d'être arrivée en finale ! Parmi la liste des prix le Max-Pol Fouchet me paraît, avec son lauréat élu sur manuscrit anonyme, présenter la garantie la plus sûre et je vous remercie ici sincèrement pour votre utile et généreux travail.

 

 

 

                                                                                                   France Burghelle Rey

 

 

 

 

 

1) Parlant seul, Christian Hubin, Corti

 

 

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Published by FRANCE BURGHELLE REY - dans POSTFACE pour le prix Max-Pol Fouchet
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